Mathieu Rouget, associé chez Wagram Corporate Finance, est intervenu lors de la dernière réunion de la commission Non Coté de la SFAF, qui a porté sur l’évolution récente du marché du capital-investissement et des levées de fonds VC/Growth en France et en Europe, avec pour objectif de décrypter les mutations profondes du secteur depuis la fin du cycle de “money cheap”.
Le contraste entre des statistiques encore élevées et une réalité de marché jugée beaucoup plus difficile par les professionnels a tout d’abord été souligné. Après un pic historique de 13,5 Md€ levés par la French Tech en 2022, le marché français est retombé à 7,4 Md€ en 2025, soit une baisse de 45 % par rapport au sommet du cycle. Cette correction intervient après l’euphorie de 2020-2021, période durant laquelle les fonds de venture capital mondiaux avaient déployé jusqu’à 650 Md$ en 2021 grâce à des taux proches de zéro.
Le retournement de marché amorcé en 2022 a profondément changé les conditions de financement. La hausse rapide des taux directeurs (+525 points de base pour la Fed et +450 pour la BCE) a entraîné une forte correction des valorisations technologiques. En Europe, les valorisations médianes des séries B ont été fortement corrigées en 2022-2023 et les défaillances de start-up ont progressé de plus de 60 % aux US sur les startups financées par des VCs. Les investisseurs privilégient désormais des modèles plus rentables, plus disciplinés et moins dépendants de la croissance à tout prix.
Une insistance particulière sur la polarisation extrême du marché a été faite. En France, le nombre d’opérations a reculé de 15 % en 2025, avec environ 620 deals recensés contre 723 en 2024. La baisse touche principalement l’amorçage, en recul de 21 % sur les opérations inférieures à 10 M€. À l’inverse, les tours intermédiaires de 10 à 100 M€ résistent mieux. Le marché apparaît aujourd’hui fortement dépendant de quelques méga-opérations stratégiques, en particulier dans l’intelligence artificielle.
Le cas de Mistral AI a été largement commenté. Sa levée de 1,7 Md€ en 2025, valorisant l’entreprise à 11,7 Md€, représente à elle seule 23 % des montants levés en France cette année-là. Sans cette opération, le marché français aurait affiché une baisse de 26 % en valeur. Plus largement, l’IA générative représente désormais 25 % du capital-risque mondial contre 14 % un an auparavant. Les États-Unis dominent très largement ce segment avec 97 Md$ investis dans l’IA générative en 2025, contre seulement 5,9 Md$ en Europe.
L’écart croissant entre l’Europe et les États-Unis dans le venture capital a également été évoqué. Les États-Unis captent désormais 57 % du marché mondial du VC, contre 11 % pour l’Europe. Le Royaume-Uni connaît une année record avec 21 Md€ levés en 2025 (+35 %), notamment grâce à Revolut et à plusieurs méga-deals supérieurs à 500 M€, tandis que la France reste stable à 7,4 Md€.
Le sujet des exits – le moment où les investisseurs revendent tout ou partie de leur participation dans une entreprise afin de récupérer leur mise, idéalement avec une plus-value – a constitué un autre point majeur des discussions. Malgré une hausse du nombre d’opérations de sortie en 2025 (408 exits contre 353 en 2024), leur valeur cumulée s’est effondrée à 5,3 Md€, contre 20,9 Md€ en 2021. La disparition des méga-exits et la faiblesse des introductions en bourse – seulement deux IPO technologiques en France en 2025 – ralentissent fortement le recyclage des capitaux. Plus de 80 % de la valeur des exits est aujourd’hui captée par des acquéreurs étrangers, principalement anglo-saxons.
Enfin, le rôle structurant de Bpifrance dans l’écosystème français a fait l’objet d’un focus particulier. L’établissement public représenterait environ 20 % des montants levés par la French Tech sur la période 2013-2023, avec 10,5 Md€ investis en dix ans. Environ deux tiers des fonds VC français comptent aujourd’hui Bpifrance parmi leurs principaux souscripteurs.
Malgré un environnement encore tendu, les perspectives pour 2026 ont été jugées plus favorables. Wagram anticipe un scénario central à 9 Md€ de levées en France en 2026, soit une progression estimée à +22 % par rapport à 2025. Cette reprise resterait toutefois largement portée par l’IA, la défense, la deeptech industrielle et les enjeux de souveraineté technologique. Plusieurs risques demeurent néanmoins identifiés : possible correction des valorisations IA américaines, difficultés de refinancement des sociétés financées au pic de 2021-2022, fragilité des levées de fonds VC et dépendance persistante aux capitaux étrangers.