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24/06/2026 Aéronautique-Défense-Espace et Sécurité

Industrie navale française : un secteur stratégique à la recherche de capitaux pour changer d’échelle

Longtemps perçue comme un secteur industriel mature, l’industrie navale française est aujourd’hui au cœur de plusieurs enjeux majeurs : souveraineté, réindustrialisation, transition énergétique et défense. Derrière ces thématiques se cache une question centrale pour les investisseurs : comment financer la montée en puissance d’une filière stratégique confrontée à une concurrence mondiale sans précédent ?

C’est le message porté par Jean-Marie Dumon, délégué général adjoint du GICAN (Groupement des industries de construction et activités navales), lors d’une intervention à la SFAF le 2 juin, organisée par le groupe sectoriel Aéronautique-Défense-Espace et Sécurité consacrée au panorama et aux perspectives de l’industrie maritime française.

Les fondamentaux du secteur restent solides. Avec près de 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et plus de 58 000 emplois directs, la filière affiche une croissance régulière depuis plus d’une décennie. Portée par un écosystème de plusieurs centaines d’entreprises, elle bénéficie d’un positionnement unique en Europe grâce à sa maîtrise de l’ensemble des technologies navales critiques, y compris dans le domaine nucléaire militaire.
Cette dynamique masque toutefois une profonde évolution du modèle économique. Alors qu’un relatif équilibre existait historiquement entre activités civiles et militaires, la défense représente désormais près de 70 % du chiffre d’affaires du secteur. Une évolution qui reflète l’importance croissante des programmes souverains et des exportations militaires dans la création de valeur.
Pour autant, les industriels rappellent qu’aucune filière ne peut prospérer durablement sur la seule commande publique. La Loi de programmation militaire offre une visibilité appréciable, mais elle ne constitue pas une garantie de rentabilité. La compétitivité passe nécessairement par l’exportation, l’innovation et la diversification des marchés.

C’est précisément sur ce terrain que les enjeux financiers deviennent déterminants.
L’industrie navale fait face à un besoin massif d’investissement. Modernisation des infrastructures, automatisation des chaînes de production, digitalisation des processus industriels, montée en compétence des équipes : les besoins se chiffrent en milliards d’euros sur les prochaines années. Or, les actifs industriels concernés sont particulièrement lourds et peu délocalisables. Un chantier naval ne se déplace pas comme une usine d’assemblage classique.
La question du financement est donc devenue centrale. Contrairement à certaines idées reçues, les banques françaises et les investisseurs institutionnels n’ont jamais totalement déserté le secteur. Mais les contraintes réglementaires, les politiques ESG parfois restrictives et certaines exclusions liées aux activités de défense ont longtemps limité les flux de capitaux.

Depuis deux ans, le contexte évolue rapidement. La guerre en Ukraine, les tensions géopolitiques et la prise de conscience des enjeux de souveraineté ont profondément modifié la perception du secteur. Les institutions européennes elles-mêmes adaptent progressivement leur doctrine. La Banque européenne d’investissement assouplit son approche des projets duals, tandis que le futur Fonds européen de compétitivité pourrait devenir un levier majeur pour financer les infrastructures stratégiques.
Pour les investisseurs, plusieurs segments apparaissent particulièrement prometteurs. Les technologies liées à la décarbonation du transport maritime, les systèmes autonomes, les drones navals, la protection des infrastructures sous-marines ou encore les équipements à forte valeur ajoutée offrent des perspectives de croissance significatives.
Le secteur présente également une caractéristique souvent sous-estimée : la présence d’un tissu dense d’ETI et de PME technologiques occupant des positions de leadership mondial sur des niches stratégiques. Des sociétés comme GTT illustrent cette capacité à imposer des technologies françaises sur les marchés internationaux malgré la domination industrielle asiatique.

Car la principale menace reste extérieure. La Chine concentre désormais l’essentiel de la production mondiale de navires marchands grâce à un soutien public massif et à des politiques industrielles offensives. Face à cette concurrence, la question n’est plus seulement celle de la compétitivité économique, mais aussi celle du maintien de capacités industrielles souveraines en Europe.
Dans ce contexte, l’industrie navale apparaît comme un laboratoire des nouvelles politiques industrielles européennes. L’enjeu dépasse largement la seule construction navale : il s’agit de préserver des savoir-faire critiques, des chaînes de valeur stratégiques et une autonomie industrielle devenue essentielle.

Pour les investisseurs de long terme, la filière maritime française se situe ainsi à la croisée de plusieurs mégatendances : défense, souveraineté, transition énergétique et réindustrialisation. Autant de thèmes qui devraient continuer à orienter les flux de capitaux au cours de la prochaine décennie.

A l'occasion de sa présentation du 2 juin, Jean-Marie Dumon a également présenté dans une vidéo les enjeux de compétitivité, de compétences et de financement auxquels l'industrie navale et maritime fait face aujourd'hui.