À peine quelques années après son entrée en application, le règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) s’apprête déjà à connaître une évolution majeure. Au cœur d’une table-ronde organisée le 27 mai par la SFAF et réunissant régulateurs, investisseurs institutionnels et sociétés de gestion, une question a animé les débats : SFDR 2.0 constitue-t-il une simple évolution du cadre existant ou une véritable révolution pour la finance durable européenne ?
La table-ronde a réuni Jean-Philippe Desmartin, directeur investissement responsable chez Edmond de Rothschild AM et co-président de la commission ESG de l’EFFAS, Mickaël Hellier, responsable ISR chez CDC Croissance, Viet-Linh Nguyen, responsable finance durable à l’AMF, et Edmond Schaff, responsable ISR chez Sanso Longchamp, et a été modérée par Claire Chaves d’Oliveira, directrice chez A2 Consulting et administratrice de la SFAF.
Si les contours définitifs du texte restent encore en discussion(1) au niveau européen, les échanges ont permis d’identifier les principaux défis auxquels sera confronté le marché dans les prochaines années.
Un constat partagé : les limites de SFDR 1.0
Lors de son lancement, SFDR poursuivait un objectif relativement simple : améliorer la transparence des produits financiers en matière de durabilité, lutter contre le greenwashing et flécher l’épargne vers des investissements durables.
Dans les faits, le règlement a rapidement dépassé sa vocation initiale. Les catégories « Article 6 », « Article 8 » et « Article 9 » sont progressivement devenues des repères commerciaux utilisés par les investisseurs pour comparer les fonds, alors même qu’elles n’avaient jamais été conçues comme des labels ; le texte souffre par ailleurs de définitions peu claires, et génère des processus et documents très lourds, peu accessibles à l’épargnant final, pourtant la cible.
Cette situation a créé plusieurs difficultés : interprétations divergentes entre acteurs, manque de comparabilité des produits, complexité opérationnelle croissante et incompréhension des investisseurs. Pour de nombreux intervenants, la réforme aujourd’hui engagée répond donc à un besoin réel de clarification.
Un changement de paradigme
La principale innovation de SFDR 2.0 réside dans le passage d’une logique de transparence à une logique de catégorisation.
La proposition de la Commission européenne prévoit la création de trois catégories de produits :
- les produits « ESG Basic », intégrant des caractéristiques ESG minimales ;
- les produits « Transition », destinés à financer la transformation de l’économie ;
- les produits « Durable », investissant dans des activités déjà considérées comme durables.
L’objectif est clair : offrir aux investisseurs des catégories plus compréhensibles et plus comparables, tout en renforçant la crédibilité du marché de la finance durable.
Cette évolution est largement saluée par les acteurs présents. Toutefois, elle soulève immédiatement une question essentielle : où placer le curseur entre exigence réglementaire et réalisme économique ?
Un point est notamment soulevé par l’ensemble des intervenants : chaque catégorie propose une série de critères permettant de caractériser les produits financiers. Ces critères peuvent être précis... ou très ouverts, comme “plan de transition crédible”, “track-record prouvé” ou “justification appropriée”, laissant la possibilité de diffférence d’interprétation au sein des acteurs européens. Le régulateur européen a souhaité conjuguer précision et possibilité d’innovation.
Le défi majeur : financer la transition
Parmi les sujets les plus débattus figure la nouvelle catégorie « Transition ».
Son introduction répond à une critique récurrente adressée à SFDR 1.0 : le cadre actuel reconnait les entreprises vertueuses, mais peine à reconnaître les stratégies qui accompagnent la transformation progressive des entreprises les plus émettrices.
Or la transition climatique ne pourra pas être financée uniquement par des entreprises déjà « vertes ». Elle suppose également d’accompagner des secteurs aujourd’hui fortement carbonés mais engagés dans des trajectoires crédibles de décarbonation. Les secteurs les plus émetteurs concentrent également une part importante des investissements nécessaires à la décarbonation de l’économie. Énergéticiens, industriels, infrastructures ou transporteurs devront mobiliser des volumes considérables de capitaux pour transformer leurs modèles d’affaires.
La difficulté consiste donc à définir un cadre suffisamment exigeant pour garantir la crédibilité des produits, tout en restant suffisamment ouvert pour financer les entreprises engagées dans des trajectoires de transition crédibles.
Toute la difficulté consiste donc à définir des critères suffisamment robustes pour garantir la crédibilité environnementale des produits, sans exclure les entreprises qui doivent précisément être financées pour évoluer.
Plusieurs intervenants ont ainsi alerté sur le risque de construire une catégorie de transition tellement exigeante qu’elle deviendrait marginale dans les faits. À l’inverse, des critères trop souples pourraient affaiblir la confiance des investisseurs et nourrir les accusations de greenwashing.
La donnée ESG, nerf de la guerre
Un autre enjeu majeur concerne l’accès aux données ESG.
L’efficacité de SFDR repose largement sur la capacité des investisseurs à mesurer, comparer et documenter les performances de durabilité des entreprises. Pourtant, les discussions ont mis en évidence plusieurs fragilités persistantes : qualité inégale des données, recours croissant aux estimations, forte dépendance aux fournisseurs de données et absence de cadre harmonisé pour les fournisseurs de données ESG.
Cette question devient encore plus sensible dans le contexte de simplification réglementaire actuellement engagé en Europe. Les évolutions envisagées autour de la CSRD pourraient réduire le nombre d’entreprises soumises à des obligations de reporting détaillées, limitant ainsi la disponibilité de certaines informations.
Le paradoxe est évident : les exigences imposées aux investisseurs augmentent alors que certaines sources de données pourraient se raréfier.
Pour les gérants d’actifs, la question est simple : comment construire des stratégies comparables et robustes si les données disponibles deviennent moins nombreuses ou moins homogènes ? Comment appliquer des stratégies ESG reposant sur des données que les entreprises (non européennes) ne publient pas ?
Une attente forte de stabilité réglementaire
Au-delà des aspects techniques, un message a été largement partagé par les praticiens : l’incertitude réglementaire constitue aujourd’hui un frein à l’action.
Depuis plusieurs années, les acteurs doivent composer avec des évolutions successives de SFDR, des interprétations parfois divergentes entre juridictions et des ajustements réguliers des exigences de reporting. En pratique, cette incertitude (depuis 2024) et le délai nécessaire à la nouvelle règlementation (pas avant 2029) incitent tous les acteurs à suspendre les projets en finance durable (“poser le crayon” pendant plusieurs années), ce qui retarde d’autant le financement nécessaire de la transition.
Cette instabilité génère des coûts importants et ralentit les décisions d’investissement. Les participants ont donc appelé à un cadre plus stable, plus lisible et davantage harmonisé à l’échelle européenne.
Une réforme qui redéfinira le paysage concurrentiel
Au-delà des questions de conformité, SFDR 2.0 pourrait profondément remodeler l’offre de fonds durable en Europe.
L’une des conséquences attendues est une réduction du nombre de produits pouvant revendiquer un positionnement durable. Plusieurs intervenants ont rappelé que cet effet est assumé par les autorités européennes : l’objectif est de rendre les catégories plus discriminantes et donc plus crédibles.
Pour les sociétés de gestion, l’enjeu sera double. D’une part, adapter les stratégies existantes aux nouvelles exigences. D’autre part, démontrer clairement leur proposition de valeur dans un univers où les classifications réglementaires deviendront un élément central du positionnement commercial.
Pour les investisseurs, l’ambition est tout aussi importante : disposer enfin d’un cadre permettant de mieux distinguer les stratégies d’intégration ESG, les approches de transition et les investissements réellement durables.
Vers une nouvelle phase de maturité de la finance durable
Si les arbitrages politiques restent encore à venir, une conviction semble largement partagée : SFDR 2.0 marque l’entrée de la finance durable européenne dans une nouvelle phase de maturité.
La question n’est plus de savoir si les critères ESG doivent être intégrés aux décisions d’investissement. Elle consiste désormais à déterminer comment les mesurer, les comparer et les utiliser pour orienter efficacement les capitaux vers les transformations économiques et environnementales attendues.
C’est à cette condition que SFDR 2.0 pourra atteindre son objectif fondamental : faire de la finance durable non seulement un exercice de transparence, mais un véritable outil d’allocation du capital au service de la transition.
(1) Publication du projet de règlement par la Commission Européenne en novembre 2025, adoption prévue en 2026 par le trilogue : Parlement Européen et Conseil de l’Europe. Le texte est actuellement étudié au niveau de la Commission Economique et Financière du Parlement, et a fait l’objet d’un “projet de rapport” par le Rapporteur de cette Commission.